Par Pr BOUKRIF Moussa

L’Algérie a engagé plusieurs actions visant à encourager l’innovation, à promouvoir les start-up et à soutenir l’économie de la connaissance. La mise en place de dispositifs de labellisation, le développement des incubateurs universitaires, ainsi que les mécanismes de financement et d’accompagnement traduisent une volonté publique de faire de l’innovation un nouveau levier de croissance économique.

Cette orientation est stratégique, dans la mesure où la croissance ne peut plus reposer durablement sur les seules ressources naturelles, la dépense publique ou les formes classiques d’investissement. Elle doit désormais s’appuyer davantage sur la connaissance, la technologie, l’entrepreneuriat productif et la capacité des entreprises à créer de la valeur.

Dans le prolongement des travaux de Joseph Schumpeter et de Philippe Aghion, l’innovation apparaît comme l’un des moteurs fondamentaux de la croissance de long terme. Elle permet aux sociétés de produire continuellement de nouvelles idées, de nouvelles technologies, de nouvelles entreprises et de nouveaux usages. Ce processus contribue au renouvellement du tissu productif, à l’amélioration de la productivité et à la transformation des secteurs d’activité. L’innovation devient alors une force de destruction créatrice : elle rend certaines activités obsolètes, remet en cause des positions acquises, mais ouvre en même temps la voie à de nouveaux marchés, à de nouvelles compétences et à de nouveaux emplois.

Développement de l’environnement économique

Toutefois, une telle dynamique ne peut pas se développer automatiquement dans un environnement dominé par la rente. En Algérie, une partie du tissu entrepreneurial reste encore marquée par une logique de captation : accès aux subventions, aux marchés publics, aux avantages fiscaux, au foncier, aux autorisations administratives ou aux programmes de soutien de l’État. Dans ce contexte, l’entreprise n’est pas toujours créée autour d’une idée nouvelle, d’une technologie différenciée ou d’un avantage productif réel. Elle peut parfois être conçue comme un moyen d’accéder à une opportunité publique. Le problème n’est donc pas uniquement culturel ; il est aussi institutionnel.

Lorsque la rente devient plus rentable que l’innovation, les acteurs économiques ont naturellement tendance à privilégier la captation plutôt que la création de valeur. Dans une économie d’innovation, l’entreprise réussit parce qu’elle produit mieux, améliore la qualité, réduit ses coûts, exporte ou répond à des besoins nouveaux. Dans une économie de rente, elle peut survivre grâce à la protection administrative ou à la commande publique, même lorsqu’elle innove peu. Cette situation bloque la destruction créatrice, car les entreprises les moins performantes ne sont pas progressivement remplacées par des entreprises plus efficaces et plus innovantes.

Un autre enjeu important concerne le passage de l’imitation à l’innovation. Dans plusieurs secteurs, les produits proposés sont souvent le résultat d’une reproduction ou d’une adaptation de modèles existants à l’étranger. Cette imitation n’est pas forcément négative. De nombreux pays se sont d’abord développés par l’apprentissage, l’adaptation et l’amélioration de technologies importées. Cependant, l’imitation devient un frein lorsqu’elle reste passive, répétitive et déconnectée d’un véritable effort d’apprentissage technologique. Elle doit donc évoluer vers une imitation intelligente, fondée sur l’adaptation aux besoins locaux, l’amélioration des procédés, l’intégration locale, le respect des normes, la digitalisation et la montée en qualité. L’objectif est de transformer l’imitation en apprentissage productif, puis en innovation autonome.

La recherche des solutions innovantes

Les résultats de recherche menés sur les grandes entreprises agroalimentaires de la région de Béjaïa montrent que l’absence de recherche et développement ne s’explique pas seulement par le manque de moyens financiers. Certaines entreprises disposent de ressources importantes, mais préfèrent acheter des recettes ou des solutions élaborées ailleurs, au lieu de développer leurs propres capacités internes. Cette situation révèle des problèmes plus profonds : faible capacité d’absorption, manque de passerelles entre l’université et l’entreprise, aversion au risque, priorité accordée au court terme, centralisation de la décision et faiblesse de la concurrence. Lorsque le marché permet de réaliser des profits sans innovation, la recherche et développement apparaît comme un coût risqué plutôt que comme un investissement stratégique.

La demande joue également un rôle déterminant. Une entreprise innove lorsqu’elle fait face à un marché exigeant, à des consommateurs sensibles à la qualité, à des normes claires et à une concurrence réelle. Or, dans un contexte marqué par la contrainte du pouvoir d’achat, le consommateur privilégie souvent le prix et la disponibilité. Pour faire émerger une véritable demande d’innovation, il devient nécessaire de renforcer la normalisation, la certification, la protection du consommateur, les labels de qualité, la transparence des offres et la valorisation du produit local performant.

Le rôle de l’université dans le développement économique et social

Dans cette perspective, le rôle de l’État est décisif, mais il doit évoluer. Il ne s’agit pas pour l’État de se retirer, mais de mieux intervenir. L’État doit passer d’une logique de distribution de ressources à une logique de transformation productive. Les subventions, les avantages fiscaux, l’accès au foncier et la commande publique doivent être conditionnés à des résultats mesurables : innovation, exportation, intégration locale, création d’emplois qualifiés, digitalisation, efficacité énergétique, formation des salariés et amélioration de la gouvernance. Une aide publique sans exigence de performance devient une rente ; une aide publique conditionnée à la transformation peut devenir un levier de destruction créatrice.

L’État doit également garantir l’entrée de nouveaux acteurs. La destruction créatrice suppose que les start-up, les PME innovantes, les jeunes diplômés et les entrepreneurs productifs puissent accéder au financement, au foncier, aux marchés publics et aux infrastructures dans des conditions équitables. Elle suppose aussi un financement adapté au risque : fonds d’amorçage, capital-risque, garanties publiques ciblées et accompagnement post-financement. Sans financement du risque, l’innovation restera limitée à quelques expériences isolées.

L’université doit, elle aussi, devenir un acteur central de cette dynamique. Elle ne doit pas seulement former des diplômés, mais produire des idées, des prototypes, des solutions et des partenariats. Les laboratoires, les incubateurs et les entreprises doivent travailler autour de besoins concrets liés aux priorités nationales et territoriales : agroalimentaire, eau, énergie solaire, numérique, santé, tourisme, transition écologique et valorisation des ressources locales.

En définitive, la destruction créatrice ne peut pas être décrétée en Algérie. Elle suppose une transformation profonde des incitations. Il faut rendre l’innovation plus rentable que la rente, la performance plus avantageuse que la proximité administrative, et l’entrée de nouveaux acteurs plus facile que la protection des positions acquises. Sans cela, le pays risque de connaître une destruction sans création, c’est-à-dire des pertes économiques et sociales sans véritable renouvellement productif. En revanche, si l’État parvient à orienter les soutiens vers la performance, à protéger les personnes plutôt que les rentes, et à faire de l’imitation une étape d’apprentissage vers l’innovation, alors l’innovation pourra devenir un véritable moteur de diversification, de productivité et de croissance durable.

Par BOUKRIF Moussa, Professeur des universités, directeur du laboratoire de recherche en management et techniques quantitatives à l’Université de Abderrahmane Mira Béjaia.

 

 

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