Par BOUKRIF Moussa, Professeur des universités en management
La cyclicité de la demande, particulièrement exacerbée à l’approche de l’Aïd, met en exergue les tensions structurelles qui caractérisent le marché des viandes rouges en Algérie. Face à cette pression récurrente, les plus hautes autorités de l’État, par la voix du Président de la République, ont récemment dressé un constat lucide quant à l’échec des politiques publiques successives visant à redresser ce secteur. Pourtant, avec une contribution estimée à près de 17 % du PIB agricole, cette filière demeure un pilier stratégique de la sécurité alimentaire et du développement rural, mobilisant des centaines de milliers d’acteurs à travers les zones steppiques, telliennes et sahariennes. Notre contribution s’inscrit dans cet effort de réflexion nationale. Elle vise, par le prisme des sciences de gestion et de l’économie institutionnelle, à dépasser le paradigme purement quantitatif pour proposer des réponses structurelles et organisationnelles capables d’insuffler une nouvelle dynamique à cette filière.
Fragilité institutionnelle et déficit de coordination : une analyse par la gouvernance
Les dysfonctionnements actuels de la filière ne sauraient être réduits à des variables exogènes, telles que les aléas climatiques ou la volatilité des prix des intrants sur les marchés internationaux. Ils traduisent avant tout un déficit profond de gouvernance et de coordination inter-acteurs.
L’élevage algérien se caractérise par une forte atomisation : la majorité des exploitations bovines opèrent à très petite échelle (moins de 15 têtes), tandis que les systèmes ovins extensifs pâtissent de la dégradation des parcours et que la filière caprine reste en marge des cadres stratégiques. Selon la perspective de l’économie institutionnelle, la performance globale d’une chaîne de valeur est corrélée à la qualité de ses mécanismes de régulation. Or, en Algérie, l’inexistence d’interprofessions structurées, la précarité de la contractualisation avec les structures d’abattage et l’opacité de la traçabilité génèrent des coûts de transaction élevés. Les marchés, caractérisés par une asymétrie d’information, privent les éleveurs de signaux fiables sur la demande.
La réforme doit impérativement s’amorcer par une structuration collective des acteurs :
Développement de coopératives économiques modernes favorisant la mutualisation des ressources et des équipements.
Mise en place de plateformes régionales de contractualisation pour sécuriser les transactions.
Émergence d’interprofessions locales agissant comme mécanismes de stabilisation des prix et vecteurs de diffusion de l’innovation technique.
L’impératif de spécialisation productive au sein de la chaîne de valeur bovine
L’analyse de la filière bovine révèle un biais structurel majeur affectant sa compétitivité : la confusion persistante entre la production laitière et la production de viande. La prédominance des systèmes d’exploitation mixtes engendre des rendements sous-optimaux, tant sur le plan zootechnique qu’économique.
Une restructuration efficiente requiert la segmentation de la filière en pôles de compétences spécialisés :
Des pôles laitiers intensifs, orientés vers la maximisation du rendement et la réduction du coût marginal par litre.
Des unités dédiées à l’engraissement, conçues pour optimiser les taux de croissance et l’indice de conversion alimentaire.
Des systèmes d’intégration contractuelle liant les bassins de production aux abattoirs modernes, garantissant un flux logistique sécurisé vers les marchés finaux.
Cette spécialisation est une condition sine qua non pour générer des économies d’échelle, rationaliser les coûts unitaires de production et restaurer la compétitivité de l’offre locale face à des importations structurellement subventionnées.
La gestion du capital génétique : un levier stratégique sous-exploité
La génétique animale constitue un maillon critique dans l’optimisation des performances de la filière. Actuellement, la trajectoire d’amélioration est entravée par une sélection empirique, des plans de croisement non maîtrisés et l’absence de schémas directeurs nationaux pour chaque sous-filière.
Une stratégie de gestion du capital génétique, pour être soutenable, doit s’articuler autour de deux axes complémentaires :
La valorisation du patrimoine génétique endogène : Les races locales (le Brun de l’Atlas pour les bovins, Ouled Djellal pour les ovins, Arbia et Cherkia pour les caprins) disposent d’une rusticité et d’une adaptabilité remarquables au stress hydrique et thermique. Elles constituent un atout stratégique dans le contexte du changement climatique. Leur préservation exige la constitution de bases de données généalogiques et l’implémentation de schémas de sélection intra-race rigoureux.
L’intégration raisonnée de la génétique exogène : Si les politiques d’importation massive de reproducteurs ont montré leurs limites, une importation ciblée de géniteurs à haute valeur ajoutée, couplée à l’insémination artificielle et à des protocoles de croisement industriel contrôlés, permettrait d’améliorer significativement la productivité et la qualité des carcasses tout en préservant l’adaptation locale.
Résilience et sécurité alimentaire : le rôle des filières ovine et caprine
La filière ovine, dominante en volume, est aujourd’hui vulnérable face à la dégradation des écosystèmes steppiques et à une forte dépendance aux aliments concentrés importés. Sa modernisation exige une approche agroécologique intégrant :
La réhabilitation des parcours et l’intégration de la production de fourrages irrigués.
Le développement des techniques de conservation (ensilage, traitement alcalin).
La régulation des cycles de production pour lisser la volatilité des marchés saisonniers.
Parallèlement, la filière caprine recèle un potentiel stratégique sous-évalué pour les zones arides et montagneuses. Sa résilience face à la rareté des ressources fourragères et sa faible empreinte carbone en font un vecteur pertinent pour le développement de systèmes mixtes viande-lait. Sa promotion institutionnelle favoriserait à la fois la sécurité alimentaire de proximité et l’inclusion socio-économique des petites exploitations.
L’implication décisive de la recherche scientifique et des réseaux d’innovation
La modernisation de cette chaîne de valeur ne saurait aboutir sans un ancrage scientifique rigoureux. Les institutions académiques, universités, écoles vétérinaires et instituts agronomiques, doivent être organiquement intégrées à la gouvernance sectorielle. Leur contribution stratégique doit s’articuler autour de plusieurs axes de recherche appliquée :
L’ingénierie génétique : Amélioration et préservation des races locales endémiques, naturellement prédisposées à résister aux conditions arides.
L’innovation agroalimentaire : Recherche avancée sur l’alimentation animale, visant l’optimisation des rations sous contrainte de ressources et la valorisation des sous-produits locaux.
L’adaptation climatique : Développement de systèmes d’élevage résilients, capables d’absorber les chocs environnementaux liés au changement climatique.
L’optimisation des flux : Digitalisation de la traçabilité et modélisation économique globale, intégrant les principes du Supply Chain Management pour fluidifier les interactions de l’amont à l’aval.
L’articulation actuelle entre la sphère académique, la formation et le terrain souffre d’un manque manifeste de porosité. Pour pallier ce déficit, il est impératif de structurer de véritables réseaux d’innovation basés sur des proximités à la fois géographiques et organisationnelles entre les éleveurs, les industries agroalimentaires de transformation et les laboratoires de recherche. Le déploiement d’une plateforme institutionnelle de coordination catalyserait ainsi le transfert technologique, réduisant les asymétries d’information entre les concepteurs de l’innovation et les utilisateurs finaux.
Numérisation et gouvernance par la donnée (Data-drivengovernance) : vers l’intégration de la Supply Chain
La complexité de la filière des viandes rouges et la multiplicité de ses intermédiaires exigent une transition urgente vers une gouvernance informationnelle. Actuellement, l’opacité des flux physiques et transactionnels génère une forte asymétrie d’information. Cette déconnexion entre l’amont (éleveurs) et l’aval (marché) amplifie l’effet coup de fouet (bullwhipeffect) tout au long de la chaîne d’approvisionnement, entraînant une volatilité des prix et une inadéquation chronique entre l’offre et la demande.
La numérisation et l’exploitation stratégique des données s’imposent dès lors comme des leviers incontournables pour structurer ces réseaux agroalimentaires et optimiser leur chaîne logistique. Cette transition technologique et managériale doit s’articuler autour de trois leviers :
La traçabilité intégrale et les bases de données centralisées : L’implémentation de systèmes d’information partagés est indispensable pour suivre l’animal de l’exploitation jusqu’à l’abattoir. Cela garantit la sécurité sanitaire, certifie l’origine des races locales et crée un climat de confiance essentiel à la structuration d’un marché formel.
La création de plateformes digitales d’intermédiation : Le développement d’écosystèmes numériques connectant directement les éleveurs, les coopératives, les abattoirs et les industriels permettrait de fluidifier les transactions. Ces plateformes agissent comme des mécanismes de coordination qui réduisent drastiquement les coûts de transaction et contournent les circuits informels spéculatifs.
L’analyse prédictive et les systèmes d’aide à la décision : La collecte et le traitement de données massives offrent une capacité d’anticipation inédite. Pour les pouvoirs publics et les interprofessions, la donnée permet de modéliser des scénarios prédictifs pour anticiper les chocs de demande et optimiser l’allocation des ressources.
En favorisant l’émergence de réseaux d’innovation territoriaux où l’information circule en temps réel, la transformation digitale ne se limite pas à un simple outil technique : elle constitue le socle d’une gouvernance de filière transparente, réactive et véritablement intégrée.
Conclusion : vers une souveraineté alimentaire soutenable
La reconquête de la souveraineté alimentaire et la réduction de la dépendance aux importations de viandes ne peuvent relever de simples ajustements conjoncturels ou administratifs. Elles requièrent un changement de paradigme reposant sur une spécialisation productive claire, une politique de gestion du capital génétique rigoureuse, et l’intégration coopérative de la chaîne de valeur.
Dans cette dynamique de transformation systémique, l’intégration des savoirs académiques est fondamentale. Seule une synergie actée par une plateforme de coordination entre coopératives, chercheurs et acteurs institutionnels permettra de redonner à l’élevage algérien une trajectoire de compétitivité, d’innovation et de résilience durable.
Pr Moussa Boukrif,
Professeur en management, Université Béjaia
