Mohammed Khadda et le supplicié ou martyr une esthétique du signe au service de la mémoire de la Libération et de la modernité artistique algérienne.
Le 5 juillet 1962 marque une étape décisive dans l’histoire de l’Algérie. Cette date symbolise l’aboutissement d’une longue lutte pour l’indépendance et l’ouverture d’une nouvelle période consacrée à la construction de l’État national. Dans ce contexte de renaissance politique, sociale et culturelle, les artistes algériens sont appelés à participer à l’élaboration d’une identité nationale affranchie de l’héritage colonial. Parmi eux, Mohammed Khadda 1930-1991, occupe une place majeure. Peintre, graveur, illustrateur et essayiste, il est considéré comme l’un des principaux fondateurs de l’art moderne algérien. Son œuvre accompagne les aspirations de l’Algérie indépendante en proposant un langage plastique nouveau, capable d’exprimer la mémoire de la guerre de Libération tout en affirmant une esthétique résolument moderne.
Au lendemain de l’indépendance, Khadda s’engage dans une démarche artistique qui rompt avec les modèles académiques hérités de la colonisation. Il développe une écriture plastique fondée sur le signe, inspirée de la calligraphie arabe, des graphismes populaires maghrébins et des recherches de l’art contemporain. Chez lui, le signe dépasse sa fonction décorative pour devenir un véritable langage visuel, porteur de mémoire, d’identité et de liberté. Cette recherche novatrice contribue à l’émergence de l’École du Signe, courant majeur de l’art moderne algérien qui accompagne la construction culturelle du pays après le 5 juillet 1962.
Parallèlement à sa production artistique, Mohammed Khadda mène une réflexion théorique sur le devenir des arts plastiques en Algérie. Dans ses ouvrages, notamment Éléments pour un art nouveau et Feuillets épars, il défend l’idée qu’une nation récemment libérée doit également conquérir son indépendance culturelle. Selon lui, la modernité artistique ne consiste pas à imiter les modèles occidentaux, mais à réinterpréter les héritages historiques et culturels de l’Algérie afin de créer une expression plastique originale, ouverte sur l’universel.
Cette vision trouve une expression particulièrement significative dans la gravure Le supplicié ou martyr, réalisée en 1969, quelques années après l’indépendance. Conservée aujourd’hui dans les collections du Musée public national d’Art moderne et contemporain d’Alger MAMA, cette gravure semi-figurative 47,8 × 31,9 cm constitue un témoignage majeur de la mémoire artistique de la guerre de Libération. À travers cette œuvre, Khadda rend hommage aux victimes de la torture, notamment Maurice Audin, Henri Alleg et Bachir Hadj Ali, dont les parcours rappellent les violences de la répression coloniale. Réalisée dans une Algérie désormais indépendante, l’œuvre ne se limite pas à évoquer la souffrance du passé ; elle participe à la construction d’une mémoire nationale destinée à préserver le souvenir des sacrifices qui ont conduit à la liberté du 5 juillet 1962.
Sur le plan plastique, Le supplicié ou martyr illustre parfaitement le langage développé par Khadda. Les formes fragmentées, les lignes dynamiques et les signes qui parcourent la composition ne cherchent pas à reproduire fidèlement le corps humain. Elles traduisent plutôt les blessures, les tensions et les traces laissées par la violence de l’histoire. La figure humaine demeure perceptible sans être entièrement définie, invitant le spectateur à reconstruire le sens de l’image et à participer au travail de mémoire. Le signe devient ainsi un vecteur d’expression où se rejoignent la douleur individuelle, la mémoire collective et l’affirmation d’une identité artistique nationale.
À travers « Le supplicié ou martyr », Mohammed Khadda démontre que l’art participe pleinement à la construction de l’Algérie indépendante. En transformant la mémoire de la guerre de Libération en un langage plastique universel, il inscrit son œuvre dans la continuité des idéaux portés par le 5 juillet 1962. Son esthétique du signe dépasse la simple commémoration historique pour devenir le symbole d’une liberté retrouvée, d’une identité culturelle réaffirmée et d’une modernité artistique profondément enracinée dans l’histoire de l’Algérie.
Mme Kahina BOUDEDJA,
Cheffe de département des activités de recherche,
de la publication et de la documentation.
