Par Pr Moussa BOUKRIF
Cet article examine la conceptualisation et la gestion du temps au sein des sociétés arabo-musulmanes. En s’appuyant sur les textes fondateurs de l’islam, il met en lumière la sacralité originelle accordée au temps, perçu comme un capital spirituel et matériel exigeant rigueur et discipline. Toutefois, l’analyse démontre comment des trajectoires historiques, des structures administratives et une réinterprétation populaire de concepts théologiques (comme le tawakkul) ont progressivement naturalisé une flexibilité temporelle aux lourdes conséquences socio-économiques. L’enjeu contemporain réside dans la réconciliation entre la planification rationnelle et la sérénité spirituelle.
L’ancrage théologique : la sacralité du temps dans le Coran et la Sunnah
La rhétorique coranique accorde une dimension primordiale au temps, illustrée par le recours au serment divin. Dans le texte sacré, jurer par une entité a pour fonction d’attirer l’attention humaine sur son caractère essentiel. Dieu prête serment par le temps dans plusieurs passages, notamment :
La temporalité comme témoin existentiel : Dans la sourate Al-‘Asr (Le Temps ou Le Siècle), Dieu déclare : « Par le Temps ! L’homme est certes en perdition, sauf ceux qui croient, accomplissent les bonnes œuvres, s’enjoignent mutuellement la vérité et s’enjoignent mutuellement la patience » (Coran, 103:1-3). Le temps y est érigé en preuve de la fragilité humaine, constituant un capital précieux dont la dissipation conduit à la perdition.
La densité spirituelle des instants : Le serment de la sourate Al-Fajr (« Par l’aube, et par les dix nuits… », 89:1-2) démontre que le temps islamique n’est ni linéaire ni vide. Certains moments précis sont investis d’une intensité spirituelle que le croyant doit impérativement saisir.Parallèlement, la tradition prophétique (Sunnah) consolide cette vision par une injonction à la rigueur. Contrairement à certaines idées reçues, le Prophète Muhammad n’a jamais encouragé le relâchement temporel.
Cette exigence se manifeste par :
La condamnation formelle du taswif (le fait de remettre ses devoirs à plus tard), considérant le temps perdu comme irrécupérable.
L’obligation de ponctualité, particulièrement illustrée par la prière accomplie à son heure exacte, qui rythmait strictement la vie de la première communauté.
L’injonction à honorer rapidement ses dettes et promesses, le retard injustifié étant qualifié d’injustice.
La valorisation de la matinée, résumée par le hadith : « Bénédiction est mon peuple dans ses matinées », liant l’anticipation matinale à la réussite.
Glissements sémantiques et poids des structures sociologiques
Malgré ce cadre normatif strict, les sociétés musulmanes contemporaines affichent un rapport souvent paradoxal au temps.
Le retard y est fréquemment banalisé et l’improvisation justifiée par la notion de baraka (bénédiction). L’adage populaire « كل عطلة فيها خير » (Koul ‘outlafihakhayr, « Toute pause/tout retard comporte un bien ») illustre cette mutation.
Cette réalité sociologique ne découle pas des textes sacrés, mais résulte de la sédimentation de structures historiques et culturelles :
L’inertie administrative historique : Les empires pré-modernes fonctionnaient sur des bureaucraties lentes et centralisées, peu axées sur la productivité, une lenteur qui a fini par imprégner les habitus sociaux.
Les carences post-coloniales : Les États contemporains ont souvent hérité d’institutions faibles où le temps citoyen est dilapidé par l’opacité procédurale et les files d’attente.
La primauté du lien social : Dans des sociétés structurées autour du clan, l’impératif relationnel déclasse l’impératif horaire. Les visites imprévues bouleversent les emplois du temps non par négligence, mais parce que le collectif prévaut sur l’organisation individuelle.
Parallèlement, cette flexibilité trouve un écho dans une interprétation spécifique du tawakkul (confiance en Dieu). Un retard peut être perçu non comme une fatalité, mais comme une miséricorde ou une protection divine contre un mal inaperçu, s’opposant ainsi à l’angoisse productiviste de la modernité capitaliste.
Les externalités d’une temporalité désarticulée : Le risque systémique socio-économique
Si la flexibilité temporelle peut s’intégrer de manière productive dans le cadre très circonscrit d’une gouvernance familiale, son érection en norme sociétale globale engendre des dysfonctionnements profonds. La distorsion entre le temps prescrit et le temps réel produit des externalités négatives qui freinent sévèrement le développement à l’échelle d’un pays.
Banalisation du retard et effritement du capital social
Sur le plan social, on assiste à une banalisation endémique du retard et à une dévaluation de la parole donnée concernant les engagements temporels. Dans les organisations publiques comme privées, la désynchronisation est chronique : les réunions de travail ne démarrent presque jamais à l’heure prévue, diluant la productivité collective dans une culture de l’attente institutionnalisée. Cette tolérance excessive au retard altère la notion même d’engagement. La promesse horaire perd sa force contraignante, ce qui provoque une rupture du contrat moral de confiance entre les acteurs. La normalisation de ces comportements dissout le sens de la responsabilité individuelle, transformant le laxisme en une habitude culturelle résignée.
Dérapages de projets, surcoûts et dégradation du climat des affaires
Sur le plan économique, cette perception élastique du temps se traduit par une incapacité structurelle à respecter les délais dans la réalisation des projets. Les retards de livraison qu’il s’agisse d’infrastructures publiques, de chantiers de construction ou de déploiement de services génèrent des surcoûts colossaux. Les frais d’immobilisation, le paiement d’heures non productives et les pénalités font exploser les budgets initiaux, réduisant à néant la rentabilité escomptée.Plus grave encore, cette asymétrie temporelle avec les standards internationaux dégrade lourdement le climat des affaires. Pour les investisseurs étrangers, habitués à la rigueur d’horlogerie des chaînes de valeur mondialisées de l’ère du juste-à-temps, cette imprévisibilité est perçue comme un risque opérationnel majeur. Ce dysfonctionnement ternit l’image économique du territoire, dissuade l’afflux de capitaux internationaux et isole les entreprises locales, jugées trop peu fiables pour s’intégrer dans des réseaux de partenariats globaux.
Impératif sociétal : Le retour à la correcte perception du temps en Islam
Face à ces coûts économiques et sociaux prohibitifs, il est devenu impératif d’engager un travail de fond au niveau de la société pour déconstruire cette fausse fatalité. Le retour à la perception correcte du temps, telle qu’elle est rigoureusement définie dans l’éthique islamique originelle, n’est plus seulement une question de réforme spirituelle, mais une urgence de développement économique.L’adage populaire « Koul ‘outlafihakhayr » (Toute pause comporte un bien) doit retrouver sa stricte fonction de soulagement face aux impondérables réels, et cesser de servir d’alibi idéologique à l’incurie organisationnelle et au manque de professionnalisme.
Pour que la gestion du temps redevienne un moteur de développement, il faut réhabiliter la complémentarité entre le Tadbir et le Tawakkul :
Réinvestir l’éthique de la rigueur : Enseigner dès le plus jeune âge et dans les sphères professionnelles que la ponctualité, le respect des délais et l’honneur des engagements temporels sont des actes de foi et d’intégrité (Amanah).
Moderniser les structures : Assainir les institutions et les administrations dont l’inefficacité a contraint les populations, par mimétisme ou par fatigue, à intérioriser cette culture de l’attente.
Consacrer le Tadbir (la planification) : Démontrer que le tawakkul (la remise confiante à Dieu) ne dispense pas de la planification stratégique rigoureuse. Cette dynamique est parfaitement résumée par la recommandation prophétique : « Attache ta monture et fais confiance à Dieu » (Ibn Hibban, 1993), qui exige la maîtrise absolue des processus logistiques et temporels avant l’acceptation de la fatalité.
Conclusion
L’islam conçoit le temps comme une dualité harmonieuse : il est à la fois un dépôt sacré exigeant responsabilité (sourate Al-‘Asr) et un espace de grâce accueillant les rythmes de la vie spirituelle. Les dérives observées dans certaines sociétés contemporaines où retards coûteux et réunions stériles s’accumulent relèvent moins d’une stricte fidélité au dogme que de l’inertie de structures sociales défaillantes et d’une surinterprétation de la notion de fatalité. S’extraire de ce déterminisme exige de redéfinir le temps non comme une durée subie ou élastique, mais comme un capital à fructifier. Entre l’injonction à l’action méthodique et la sagesse d’accepter les retards inévitables, il s’agit de retrouver un équilibre (wasatiyyah) où la rigueur professionnelle et le respect scrupuleux des engagements n’excluent pas la sérénité face à la volonté divine.
Professeur Moussa Boukrif
Directeur du laboratoire de Recherche en Management et Techniques Quantitatives RMTQ


