L’œuvre Triplés maghrébin de Lazhar Hakkar, conservée au sein de la collection du Musée public national d’art moderne et contemporain d’Alger, occupe une place significative dans le champ de l’art maghrébin contemporain. Elle s’inscrit dans une dynamique où la création plastique se déploie comme un espace de résistance symbolique face aux fractures historiques, politiques et identitaires qui ont marqué la région. Réalisée dans le contexte de l’exil de l’artiste durant la décennie noire, cette œuvre révèle un lien étroit entre expérience biographique et élaboration esthétique.
Contraint de quitter son pays sous la menace de la violence, Lazhar Hakkar trouve refuge en Tunisie, perçue non comme un territoire étranger, mais comme une continuité culturelle et humaine. Cette dimension transnationale du Maghreb constitue l’un des fondements conceptuels de Triplés maghrébin, où l’appartenance ne se définit plus par des frontières politiques, mais par une mémoire collective partagée, inscrite dans la longue durée de l’histoire régionale.
Sur le plan formel, l’œuvre s’organise autour de trois figures humaines stylisées, à la présence simultanément affirmée et partiellement dissoute dans la matière picturale. Dépourvues d’individualité, ces figures acquièrent une valeur symbolique : elles incarnent une humanité maghrébine plurielle, éprouvée par l’histoire mais demeurant debout. Leur répétition suggère la persistance, la transmission et la continuité, tandis que leur immersion dans un champ visuel saturé de signes souligne l’impossibilité de dissocier le corps de l’histoire qui le traverse.
La surface picturale est investie par une accumulation dense de motifs d’inspiration berbère, de signes graphiques et d’inscriptions fragmentaires. Loin de relever d’une simple ornementation, ces éléments constituent un véritable langage plastique. Ils renvoient à une mémoire ancestrale que l’artiste réactive et recontextualise, affirmant ainsi une filiation culturelle longtemps marginalisée dans les récits dominants de l’histoire de l’art.
Cette écriture picturale procède par superpositions successives, produisant un effet de palimpseste. À l’instar des recherches plastiques de Choukri Mesli, Hakkar privilégie l’accumulation, l’effacement partiel et la réécriture comme modalités de construction du sens. Le palimpseste devient alors une métaphore opérante de l’identité maghrébine,une identité composite, constituée de strates historiques superposées, parfois contradictoires, mais indissociables.
La palette chromatique, dominée par les ocres, les rouges et les bleus, renforce la portée symbolique de l’œuvre. Les tonalités telluriques évoquent l’enracinement et la mémoire de la terre, tandis que les contrastes chromatiques traduisent les tensions entre violence et espérance, rupture et continuité. La matière picturale, dense et expressive, confère à la toile une dimension presque corporelle, comme si la peinture elle-même portait les traces sensibles de l’expérience vécue par l’artiste.
Ainsi, Triplés maghrébin s’affirme comme une œuvre de mémoire et d’affirmation identitaire. Elle illustre la capacité de l’art à transformer l’exil en un lieu de création et à faire du langage plastique un espace de réappropriation symbolique. Par le dialogue qu’il instaure entre les traditions visuelles berbères et les pratiques modernes du palimpseste, Lazhar Hakkar inscrit son œuvre dans une histoire de l’art maghrébin contemporain à la fois critique, engagée et profondément humaniste.
Par Mme Kahina BOUDEDJA,
Cheffe de département des activités de recherche,
de la publication et de la documentation. Musée MAMA


