Aujourd’hui, alors que nous célébrons la fête internationale des travailleurs, notre regard ne se tourne pas seulement vers l’atelier ou le chantier d’aujourd’hui. En Algérie, le 1er Mai résonne d’une voix plus profonde : celle des hommes et des femmes en bleu de chauffe qui ont porté, bien avant l’indépendance, le double fardeau de l’oppression coloniale et de l’exploitation économique.
Pendant la Révolution 1954-1962, alors que la France coloniale croyait tenir le pays par ses usines, ses mines et ses docks, ce sont ces travailleurs algériens qui ont retourné l’outil contre le maître. Rappelons leur sacrifice : le gréviste du port d’Alger, qui a paralysé le ravitaillement de l’armée ennemie ; le mineur de la Soummam, qui a offert sa paie aux moudjahidine ; le cheminot, qui a déraillé les trains de munitions ; l’ouvrier agricole, qui a guidé l’ALN dans les collines. Combien ont été arrêtés, torturés, exilés ou gazés ? Combien de veuves d’ouvriers ont caché des bombes sous leur tablier ? Le travailleur algérien n’était pas seulement un soutien logistique : il était un combattant de l’ombre, dont l’arme était la grève, le sabotage et le refus quotidien de produire pour l’ennemi.
Après l’indépendance, alors que le pays n’était qu’un champ de ruines et de cendres, c’est encore cette même classe ouvrière qui a relevé les usines dévastées, rouvert les mines et fait tourner les premières machines de la Révolution socialiste. Sans elle, pas de nationalisation des hydrocarbures, pas de complexe sidérurgique d’El-Hadjar, pas d’autoroutes ni de barrages. Le travailleur algérien a bâti l’économie nationale avec ses mains brûlées et ses nuits blanches, souvent dans l’oubli de son propre confort.
Reconnaissons-le : des avancées significatives ont été enregistrées. Les dernières augmentations des salaires, atteignant 47 % dans certaines catégories, ont apporté un souffle bienvenu. La régularisation de plus d’un million de travailleurs contractuels a enfin offert des droits et une stabilité à ceux qui attendaient souvent des années. Ces mesures ne sont pas neutres : elles sont le signe que la voix des travailleurs est entendue, et que l’État s’engage à réparer des injustices anciennes.
Pourtant, ces progrès, aussi réels soient-ils, ne doivent pas masquer ce qui demeure. Le pouvoir d’achat, malgré les revalorisations, reste faible face à la hausse continue des prix des produits de première nécessité, des loyers et des soins. Un travailleur qui dort en paix parce qu’il est régularisé mais qui finit le mois dans le rouge n’a pas encore retrouvé toute sa dignité. La retraite d’une vie de labeur ne permet pas toujours de vivre décemment. Et dans bien des secteurs, les conditions de travail restent éprouvantes.
Dès lors, célébrer le 1er Mai en Algérie ne peut être un simple geste rituel. C’est un engagement solennel :
Engagement de mémoire : enseigner dans les écoles que le premier syndicaliste tombé sous les balles coloniales a aussi fait l’indépendance.
Engagement économique : poursuivre les efforts pour protéger le pouvoir d’achat par un contrôle rigoureux des prix et des hausses de salaires ciblées pour les plus modestes.
Engagement social : lutter contre toute forme de surexploitation, de travail non déclaré et d’inégalité régionale.
Engagement politique : donner enfin aux travailleurs, notamment dans les secteurs minier, agricole et industriel – une véritable place dans les instances de décision.
Le travailleur algérien d’hier a versé son sang pour l’indépendance. Celui d’aujourd’hui ne demande pas des privilèges : il demande à vivre de sa sueur sans avoir à compter les jours jusqu’à la fin du mois.
Le 1er Mai, saluons nos travailleurs. Non par une fleur fanée, mais par des droits vivants. Non par des promesses, mais par des actions à la hauteur de leur sacrifice.
Pour que jamais ne meure la flamme de ceux qui ont donné leur vie pour l’outil, l’usine et la patrie.
Pr Boukrif Moussa
Directeur du laboratoire de Recherche en Management et Techniques Quantitatives RMTQ
Responsable de la filière sciences de gestion, département sciences de gestion, faculté FSCSG, Université A. MIRA de Bejaia.


