En Algérie, l’entrepreneuriat féminin connaît une progression visible, portée par l’élévation du niveau d’instruction des femmes, les dispositifs publics d’appui, le microcrédit, la digitalisation et l’évolution graduelle des représentations sociales. Pourtant, cette dynamique reste ambivalente. Les femmes sont de plus en plus nombreuses à créer une activité, mais elles demeurent encore minoritaires dans le tissu économique formel et souvent concentrées dans le commerce, les services, l’artisanat ou les micro-activités à faible capital. Cette situation montre que l’entrepreneuriat féminin progresse quantitativement, sans toujours se transformer en levier réel de croissance, de reconnaissance et d’autonomie durable.
Les trajectoires des femmes entrepreneures se construisent ainsi entre deux forces opposées. D’un côté, les réformes économiques ouvrent des opportunités : dispositifs d’aide à la création d’activité, programmes de formation, accès au microcrédit, numérisation commerciale, incubateurs et plateformes de vente en ligne. De l’autre, les pesanteurs socioculturelles continuent de structurer les parcours féminins : division sexuée du travail domestique, mobilité limitée, accès inégal au financement, faiblesse des réseaux professionnels et légitimité sociale parfois contestée. Entreprendre, pour une femme, ne signifie donc pas seulement lancer un projet ; cela revient aussi à négocier sa place dans la famille, sur le marché et dans l’espace public.
La première contrainte reste celle du temps. Les femmes assument encore une grande partie des responsabilités domestiques : éducation des enfants, soins aux proches, gestion du foyer. Cette charge invisible réduit leur disponibilité pour se former, prospecter des clients, participer à des salons, développer un réseau ou suivre durablement leur entreprise. À cela s’ajoute la contrainte de la mobilité. Dans certains milieux, se déplacer seule, voyager pour une formation, travailler tard ou participer à des rencontres professionnelles peut encore susciter des résistances ou des jugements sociaux.
Les normes de genre orientent également les femmes vers des secteurs jugés plus « acceptables », comme la couture, la cuisine, l’esthétique, l’artisanat, la formation ou le commerce de proximité. À l’inverse, les secteurs industriels, technologiques, agricoles structurés, exportateurs ou liés au bâtiment demeurent socialement moins accessibles. Cette segmentation limite les perspectives de rentabilité, de diversification et de croissance. Elle maintient parfois les femmes dans des activités petites, discrètes, domestiques et peu visibles, alors même que la réussite entrepreneuriale exige de communiquer, négocier, se déplacer, vendre et se rendre visible.
La question de la légitimité constitue un autre frein majeur. La femme entrepreneure doit souvent prouver davantage sa compétence pour être prise au sérieux par les banques, les fournisseurs, les clients et parfois même par son entourage. Sa visibilité publique, pourtant indispensable au développement de son activité, peut devenir un objet de contrôle social. C’est pourquoi l’entrepreneuriat féminin ne doit pas être analysé uniquement comme une question de financement ou de compétences, mais aussi comme une question de reconnaissance sociale, d’égalité et de transformation des rapports de genre.
Encourager l’entreprenuriat féminin
Pour encourager réellement l’entrepreneuriat féminin en Algérie, il faut donc dépasser l’aide ponctuelle à la création d’activité. Les politiques publiques doivent accompagner les femmes sur tout le parcours : identification du projet, formation, formalisation, financement, accès au marché, suivi et croissance. Des pistes concrètes peuvent être renforcées : développer les crèches et services de garde, faciliter les horaires de formation, créer des mécanismes de garantie bancaire adaptés, soutenir le mentorat féminin, ouvrir davantage les foires et marchés publics aux entrepreneures, encourager le numérique, valoriser les modèles de réussite et former les administrations et les banques aux réalités du genre.
Mais l’encouragement de l’entrepreneuriat féminin doit aussi commencer plus tôt, à la base, par l’éducation à l’égalité entre les deux sexes. L’école, la famille, les médias et les institutions ont un rôle essentiel pour déconstruire les stéréotypes qui associent encore certaines responsabilités, certains métiers ou certains espaces aux hommes ou aux femmes. Éduquer les filles et les garçons à l’égalité, au partage des responsabilités domestiques, à la confiance en soi, à l’esprit d’initiative et au respect des ambitions professionnelles de chacun constitue une condition fondamentale pour préparer une génération capable de considérer l’entrepreneuriat féminin non comme une exception, mais comme une composante normale du développement économique et social.
L’enjeu est donc de passer d’une simple tolérance de l’activité féminine à une véritable reconnaissance des femmes comme actrices économiques autonomes. L’entrepreneuriat féminin devient pleinement transformateur lorsqu’il produit à la fois du revenu, de la reconnaissance sociale et du pouvoir d’agir. C’est à cette condition qu’il pourra contribuer à la diversification productive du pays, à l’inclusion économique et à une égalité plus réelle entre les femmes et les hommes.
Pr BOUKRIF Moussa
Directeur du laboratoire de Recherche en Management et Techniques Quantitative RMTQ
Responsable de la filière sciences de gestion, département sciences de gestion, faculté FSCSG, Université A. MIRA de Bejaia.


