Les tensions géopolitiques actuelles impliquant les États-Unis, Israël et l’Iran ravivent un risque majeur pour l’économie mondiale : la fermeture du détroit d’Ormuz. Ce corridor stratégique concentre environ 20 % du commerce mondial de pétrole près de 20 millions de barils par jour ainsi qu’une part importante des flux mondiaux de gaz naturel liquéfié.
Mais cette crise n’intervient pas dans un vide économique. Elle s’inscrit dans une séquence internationale déjà profondément marquée par deux chocs majeurs : la pandémie de Covid-19 et la guerre entre la Russie et l’Ukraine.
Une économie mondiale fragilisée par des crises successives
Il faut rappeler que la pandémie de Covid-19 a provoqué une contraction historique du PIB mondial en 2020, suivie d’un rebond partiel mais inégal. Les chaînes d’approvisionnement ont été durablement perturbées, les dettes publiques ont fortement augmenté et les politiques monétaires expansionnistes ont alimenté des tensions inflationnistes persistantes.
À peine sortie de cette phase critique, l’économie mondiale a été confrontée, en 2022, au déclenchement de la guerre entre la Russie et l’Ukraine. Ce conflit a provoqué un choc énergétique majeur en Europe, une flambée des prix du gaz naturel et des céréales, ainsi qu’une reconfiguration des flux commerciaux mondiaux. Le prix du pétrole avait alors dépassé les 120 dollars le baril à certains moments, et l’inflation mondiale avait atteint des niveaux inédits depuis plusieurs décennies.
Ainsi, l’économie mondiale demeure convalescente. La croissance est plus modérée, les taux d’intérêt sont élevés, les finances publiques sont contraintes et la confiance des investisseurs reste fragile. Dans ce contexte, un nouveau choc énergétique d’ampleur — via une fermeture prolongée d’Ormuz — pourrait agir comme un facteur déclencheur d’une nouvelle phase de crise.
Le risque d’un troisième choc énergétique en moins de cinq ans
Les marchés ont déjà réagi aux tensions au Moyen-Orient par une hausse d’environ 10 % du prix du Brent, autour de 80 dollars le baril. Dans un scénario de fermeture prolongée du détroit, les projections situent le prix entre 100 et 130 dollars, voire davantage en cas d’escalade militaire.
Une hausse de 10 dollars du baril peut ajouter entre 0,3 et 0,5 point d’inflation dans les grandes économies. Un passage de 80 à 120 dollars pourrait ainsi générer jusqu’à 2 points d’inflation supplémentaire dans certaines régions.
Les effets seraient multiples :
Renchérissement du gaz naturel liquéfié ;
Hausse des coûts de transport maritime ;
Augmentation des primes d’assurance ;
Pression sur les matières premières industrielles ;
Impact indirect sur les prix alimentaires.
Après le choc énergétique lié à la guerre russo-ukrainienne, un nouveau choc pourrait entraîner une accumulation des pressions inflationnistes et fragiliser davantage les économies importatrices d’énergie.
Vers un ralentissement mondial ?
Une fermeture prolongée d’Ormuz pourrait retrancher entre 0,5 et 0,8 point de croissance au PIB mondial. Sur une croissance attendue autour de 3 %, cela représenterait une perte substantielle susceptible de faire basculer certaines économies en récession technique.
Les banques centrales seraient confrontées à un dilemme :
Soit relever encore les taux pour contenir l’inflation, au risque d’asphyxier la croissance ;
Soit assouplir la politique monétaire pour soutenir l’activité, au risque de laisser s’installer une inflation durable.
Si le conflit devait se prolonger sur le long terme, l’économie mondiale pourrait entrer dans une phase de « stagflation géopolitique » : croissance faible, inflation persistante et instabilité financière.
L’Algérie : opportunité conjoncturelle, vulnérabilité structurelle
Pour l’Algérie, exportateur net d’hydrocarbures, l’effet initial serait favorable. Une hausse durable des prix pourrait augmenter les recettes d’exportation de 20 à 30 %, améliorer les réserves de change et offrir un répit budgétaire.
Cependant, cette dynamique reste ambivalente. Si la crise se prolonge et entraîne un ralentissement mondial, la demande énergétique pourrait diminuer progressivement. L’Algérie subirait alors :
Une volatilité accrue des recettes extérieures ;
Une inflation importée sur les produits alimentaires et industriels ;
Un ralentissement potentiel des investissements étrangers.
L’expérience de la guerre russo-ukrainienne a déjà montré que les chocs géopolitiques prolongés modifient durablement les équilibres énergétiques et financiers mondiaux.
Trois scénarios prospectifs :
Tensions limitées : pétrole entre 85 et 95 dollars, impact maîtrisable.
Fermeture partielle prolongée : pétrole entre 100 et 120 dollars, inflation accrue et croissance mondiale affaiblie.
Conflit durable et escalade régionale : forte volatilité, risque de récession mondiale, contraction progressive de la demande énergétique.
Conclusion
L’enchaînement des crises mondiales pandémie, guerre entre la Russie et l’Ukraine, tensions au Moyen-Orient et risque de fermeture du détroit d’Ormuz , confirme que l’économie mondiale est entrée dans une phase d’instabilité structurelle. Un nouveau choc énergétique ne serait pas isolé, mais viendrait s’ajouter à une série de perturbations qui fragilisent déjà la croissance mondiale.
Si les pays importateurs d’énergie seraient les plus exposés à court terme, l’Algérie, en tant qu’exportateur d’hydrocarbures, bénéficierait initialement d’un effet prix favorable. Une hausse durable du baril améliorerait les recettes d’exportation, renforcerait les réserves de change et offrirait une marge budgétaire supplémentaire.
Cependant, cet avantage resterait conjoncturel. Un conflit prolongé pourrait provoquer un ralentissement économique mondial, réduisant progressivement la demande énergétique et annulant les gains initiaux. Par ailleurs, l’inflation importée sur les produits alimentaires et industriels pourrait peser sur le pouvoir d’achat interne.
Pour l’Algérie, cette séquence internationale constitue donc à la fois une opportunité financière à court terme et un signal d’alerte stratégique à moyen et long terme. Elle rappelle que la véritable sécurité économique ne réside pas dans la rente pétrolière, mais dans l’accélération de la diversification productive, le renforcement de la résilience budgétaire et la transformation structurelle de l’économie nationale.
Dans un environnement mondial marqué par l’instabilité géopolitique, la diversification n’est plus un choix, mais une exigence de souveraineté économique.
Le 01/03/2026
Contribution du Pr Moussa BOUKRIF
Directeur du laboratoire de Recherche en Management et Techniques Quantitatives RMTQ


